Dieu est-il éternel ? Est-il si intimement lié à la nature humaine qu'elle ne puisse vivre sans lui ? Pour tout croyant, l'homme existe grâce à Dieu. Pour moi, comme pour tous les athées, Dieu existe grâce à l'homme. Par conséquent, l'existence de Dieu dépend non seulement de celle de l'homme, mais également de sa volonté. Dieu n'est donc pas éternel. Il existe parce que des gens le rendent vivant parmi eux.
Le monde peut-il exister sans Dieu ? Et si oui, cela est-il souhaitable ? Il semble que la croyance en un (des) être(s) suprême(s) remonte à l'aube de l'humanité. Une tentative d'explication de la naissance de Dieu dans le coeur des hommes a été abordée de manière fort intéressante par Freud, dans "Totem et Tabou". Face à ses angoisses, à ses questions sans réponse sur le monde qui l'entoure, l'homme s'est tourné vers la seule réponse possible, à savoir que quelque chose de plus grand que lui régissait son environnement et sa propre personne. Il en a déduit des lois, créé des mythes, adoré des idoles, construit des temples, bâti des Eglises. Il a organisé sa vie en fonction de ces croyances, élaboré des rites, établi des prescriptions régissant la moindre parcelle de sa vie. Il a obéi aveuglément aux préceptes élaborés par ses prédécesseurs ou par les prophètes de son temps.
Certes, il ne l'a pas fait partout de la même manière. En Chine, il n'était pas question d'être suprême. La philosophie grecque abordait également une toute autre vision de la divinité. Mais Dieu est resté une constante dans la majeure partie du monde, pour les siècles des siècles. Pour le monde occidental, seule l'arrivée du siècle des Lumières a permis d'entrevoir une porte de sortie, un monde dominé par la science et la raison, et non dirigé par la main de Dieu. Les progrès de la science ont permis d'expliquer la quasi-totalité de l'environnement de l'être humain. Nous avons les réponses à l'ensemble des questions que se posait l'homme primitif : d'où vient la pluie, qu'est-ce qui provoque les tremblements de terre ou les éruptions volcaniques, pourquoi la récolte n'est pas bonne, etc. Même les questions métaphysiques sur notre origine, notre place dans l'Univers, ont trouvé leurs réponses : la théorie de l'évolution ne peut être remise en cause qu'au prix d'un aveuglement total et au prix d'une extrême mauvaise foi (ce qui est un comble). La rotondité de la Terre ne laisse plus guère de doutes. Des dizaines de nouvelles planètes ont été découvertes, sans doute parmi les milliards de planètes existantes et qui restent aujourd'hui encore hors de portée de nos télescopes. Cette évidence ne laisse là non plus aucun doute sur la présence de la vie ailleurs que sur Terre, ne serait-ce que d'un simple point de vue statistique.
Alors aujourd'hui, pourquoi Dieu est-il toujours vivant ? A quoi peut-il bien servir ? En réalité, il lui reste encore deux éléments capitaux en sa faveur : la mort et l'injustice.
La mort reste la principale angoisse de la vie. Nous nous savons tous mortels, mais nous ne pouvons accepter que nous ou nos proches disparaissions sans autre avenir que le néant, la non-existence. Cette épreuve reste insurmontable, indépassable. Le moyen le plus simple de la surmonter reste donc de refuser la réalité, et de s'imaginer une vie après la mort, sous quelque forme que ce soit. L'idée de pouvoir retrouver nos proches, et surtout de pouvoir survivre, nous rassure un peu. Mais ce baume au coeur se paye au prix fort. Se voiler la face a de lourdes implications. Car bien entendu, seuls ceux qui se seront bien comportés auront accès au salut éternel. Et par conséquent, cela implique de définir ce que signifie "bien se comporter". Et donc de se soumettre à des lois, de respecter des interdits, et au passage les faire respecter aux autres, de peur qu'ils ne compromettent les visées du Maître. Par ce biais, la croyance en Dieu, et la religion qui va avec, non seulement aliène notre esprit, mais en plus condamne ceux qui ne connaissent pas la Vérité.
L'injustice reprend les mêmes artifices que la mort pour faire vivre Dieu dans le coeur des hommes, à quelques nuances près. Ici aussi, face à une angoisse qui nous assaille, nous ne pouvons nous empêcher d'espérer l'existence d'un être suprême qui viendra à notre secours. Cela peut advenir pour les cas les plus graves, comme l'angoisse de la mort vue plus haut, mais également pour des soucis plus concrets, comme de retrouver l'être qu'on aime, de recouvrer la santé, ou simplement d'améliorer son quotidien. Ici, pas besoin de notion d'au-delà. Mais le recours à l'aide de Dieu implique les mêmes conséquences : la soumission aveugle et l'obéissance à ses préceptes. Le pire, dans l'environnement judéo-chrétien, c'est que lorsque Dieu ne répond pas à nos attentes, c'est parce que l'on a fauté. Et par conséquent, il nous faut encore renforcer notre foi pour espérer attirer ses bonnes grâces dans le futur ! La foi s'auto-alimente.
En un sens, on pourrait dire que la foi permet à certains de supporter la douleur qui leur est infligée. Comment blâmer celui qui a perdu un proche et qui souhaite qu'il se trouve désormais au paradis ? Ou celui qui est à l'approche de la mort et dont la croyance en Dieu est tout ce qui lui reste ? Il ne s'agit pas de blâmer qui que ce soit. Chacun a le droit de vivre selon ses croyances. Nous pouvons seulement regretter que la foi reste le seul antidépresseur efficace pour bien des gens. Oui, le regretter, car l'aliénation de l'esprit qui en résulte ne peut nous satisfaire. Nous souhaiterions tant pouvoir concilier raison et apaisement de l'esprit.
L'humanité est-elle donc condamnée ad vitam aeternam à supporter la présence de Dieu, cette béquille morale ? Etant d'un naturel optimiste, je ne le pense pas. Il arrivera bien un jour où l'Homme pourra se défaire de Dieu. Où il arrivera à se défaire de ses chaînes mentales. À voir la vie telle qu'elle est réellement, et à être heureux malgré tout. En attendant ce jour que nous ne verrons pas, nous ne pouvons que prouver par l'exemple qu'il est possible d'être athée et de supporter malgré tout les malheurs de la vie. Montrer à la face du monde qu'athéisme ne rime pas avec pessimisme. Que la morale n'est pas l'apanage des religions. Que la droiture d'esprit n'a nul besoin de lois divines.
Aujourd'hui, se proclamer athée est quasiment devenu un motif de honte, de rejet ou d'incompréhension. Il devient de plus en plus tendance de s'affirmer croyant. Un motif de fierté, une notion d'appartenance à un groupe social. Même les non-croyants, par tradition, ne peuvent s'empêcher de se déclarer catholiques, juifs ou musulmans. Pour cette dernière religion, il est même devenu difficile pour un jeune de cité "issu de l'immigration" de ne pas se déclarer musulman, de ne pas affirmer son identité religieuse.
Il est temps de redonner ses lettres de noblesse à l'athéisme, de lui rendre son aura du début du XXème siècle. Sans prosélytisme, mais par l'exemplarité de notre comportement. L'athéisme est un chemin difficile à suivre, car on n'y trouve nulle part la rambarde du secours divin qui nous protège de l'abîme. Mais les chemins les plus aisés sont rarement ceux qui permettent l'élévation de l'âme. Montrons le chemin.