dimanche 3 février 2013

Classe de loisir et finitude des ressources



Sous ce titre un peu obscur se cache la présentation de la « Théorie de la classe de loisir » développée par Thorstein Veblen à la fin du XIXème siècle, et son application aux contraintes liées à la limitation des ressources de la planète.

Veblen était un économiste et sociologue Américain, né en 1857 dans le Wisconsin, fils d’un paysan Norvégien. De par ses origines et son parcours atypique, il ne fut guère apprécié par ses pairs et ne connut pas vraiment la reconnaissance qu’il aurait méritée. Son ouvrage le plus connu, « Théorie de la classe de loisir » parut en 1899. Il y aborde un certain nombre de thèmes sociologiques sous leur angle économique. Il ne s’agit cependant pas d’un ouvrage d’économie pure, ce qui lui valut peut-être de ne pas connaître le succès qui lui revenait. Loin des accents révoltés de Karl Marx, Veblen décrit le système de son temps de manière froide et distanciée, même s’il ne peut s’empêcher de porter un regard moqueur sur la vanité inhérente aux classes supérieures. Il ne critique donc pas le système, et n’en propose pas de meilleur. Pourtant, son analyse se révèle beaucoup plus adaptée pour décrire la société du XXIème siècle que bien des théories des économistes classiques du XIXème. A ce titre, il devrait légitimement trouver sa place dans tout bon cours d’économie, au même titre que Marx, Ricardo ou Adam Smith. A posteriori, il est facile d’y trouver des erreurs, des imperfections, voire des idées choquantes, comme celles tendant à attribuer tel ou tel trait de caractère à telle ou telle « race ». Mais il ne faut pas oublier qu’en cette fin de siècle, la majorité de la communauté scientifique s’interrogeait sur ces questions comportementales liées à la race ou à la forme du crâne. Il est donc difficile d’imputer spécifiquement à Veblen des tares qui se retrouvaient chez bien des scientifiques adulés aujourd’hui. De mon point de vue, cet ouvrage contient à plus d’un titre de véritables traits de génie.

Il présente une analyse différente à la fois du capitalisme et du marxisme, et qui aurait pu présenter une troisième voie tout aussi cohérente. En effet, le capitalisme et le marxisme reposent sur un même a priori : la production est là pour satisfaire les besoins humains, et ces besoins ne peuvent être assouvis que par une augmentation des moyens de production. Veblen adopte un autre point de vue : il considère qu’au-delà d’un certain seuil, l’augmentation de la production ne sert plus à la satisfaction des besoins, mais à la satisfaction de l’ego. L’élite définit comme priorité le gaspillage du temps, c'est-à-dire le loisir, et le gaspillage des biens, c’est à dire la consommation ostentatoire. Il définit ainsi ce qu’il appelle la classe de loisir.

La consommation n’est plus liée à des besoins, mais à la nécessité de gaspiller pour assurer son rang social. C’est ce gaspillage ostentatoire qui permet à l’homme d’assurer sa place au sein de la société. Plus il sera capable de gaspiller, que ce soit son temps ou son argent, plus il pourra démontrer sa capacité financière, et par là-même se différencier de ceux qui ont moins de moyens que lui. La production ne sert donc plus à satisfaire des besoins réels, mais à assouvir les instincts prédateurs liés à l’esprit de compétition. Contrairement à ce que prétend Marx, l’acte d’achat ne dépend que très partiellement de la valeur d’usage de l’objet. La valeur de cet objet est avant tout définie par sa capacité à promouvoir notre rang social. En clair, au-delà d’un certain seuil, la production ne sert qu’à créer l’inégalité sociale nécessaire à la satisfaction de notre ego : chaque classe aspire à rejoindre la classe supérieure, sans jamais se satisfaire de sa supériorité envers les classes inférieures. Pour parvenir à s’élever, l’homme doit se montrer capable de dépenser autant que l’impose la bienséance inhérente à la classe supérieure.

La satisfaction des besoins réels de la population ne nécessite qu’une certaine capacité de production. Par contre, l’esprit de compétition nous pousse à consommer toujours plus, afin d’obtenir la satisfaction liée à la comparaison honorifique. Et comme il y a toujours quelqu’un à qui se comparer, il n’y a aucune limite à la consommation ostentatoire. Il nous faut produire toujours plus pour pouvoir satisfaire notre esprit de compétition.

Mais ce gaspillage ostentatoire ne passe pas seulement par la consommation. Depuis l’antiquité, l’affirmation du rang social découle de notre capacité à démontrer que nous ne faisons rien d’utile économiquement parlant, que nous ne nous déshonorons pas en consacrant notre temps à de basses besognes productives. Les esclaves ne servent pas seulement à satisfaire les besoins vitaux de leur maître, ils lui permettent avant tout de démontrer qu’il est capable de ne pas s’abaisser à des tâches industrielles, et de gaspiller son temps comme bon lui semble. Cette capacité à ne rien faire d’économiquement utile définit ce que Veblen appelle la « classe de loisir ». Les esclaves, et plus tard les domestiques, ne servent pas seulement à fournir des choses utiles à leur maître, mais à lui permettre de gaspiller son temps et son argent. En permettant au maître d’acheter des biens coûteux, ils lui permettent de démontrer sa capacité à gaspiller. Bien entendu, plus l’objet acheté est inutile, plus sa valeur honorifique est importante. C’est ce que l’on retrouve aujourd’hui lorsque l’on achète des objets de marque, prouvant que nous sommes capables de dépenser beaucoup pour une différence de qualité ou d’utilité pratique sans rapport avec la différence de prix observée.

Le cas des domestiques est particulièrement intéressant. Dans la bonne société, il n’est pas suffisant de pouvoir payer de nombreux domestiques. Il faut aussi montrer que ceux-ci possèdent les compétences nécessaires pour s’acquitter de tâches particulièrement précises, comme les valets de pied, les gouvernantes, les majordomes, etc. En effet, un domestique bien formé prouve qu’il a passé beaucoup de temps à apprendre l’ensemble des codes nécessaires à sa fonction. Il a donc lui aussi gaspillé son temps à apprendre des choses inutiles à l’économie. Le maître de maison peut donc prouver qu’il a pu se payer des services effectués par des personnes ayant consacré beaucoup de temps à leur apprentissage des bonnes mœurs, et non pas de simples manants recrutés dans la rue. Rien de plus affligeant qu’un petit personnel ne connaissant pas les bonnes manières. En gaspillant leur temps pour renforcer l’honneur de leur maître, les domestiques agissent en tant que classe de loisir par délégation. De même, leur uniforme sophistiqué, coûteux et inadapté à tout travail d’industrie représente un gaspillage ostentatoire par délégation, permettant à leur maître de prouver qu’il a les moyens de leur payer de pareilles tenues.

De la même manière, la femme, propriété de l’homme, agit également en tant que classe de loisir par délégation. A l’époque, dans la bonne société, il était inadmissible de voir son épouse travailler : cela signifiait que l’homme n’avait pas les moyens de lui assurer le train de vie nécessaire. La femme devait donc prouver qu’elle ne produisait rien d’économiquement utile. Cela pouvait passer par les tenues vestimentaires. Les robes très larges prouvaient clairement qu’il leur était impossible de faire quoi que ce soit d’utile dans cette tenue. Les corsets, en comprimant leur corps, les empêchaient également d’accomplir toute tâche fatigante. Le maquillage minutieux montrait qu’elles y avaient gaspillé beaucoup de temps. Elles pouvaient même acquérir un certain rang dans la société en ayant leurs propres domestiques, agissant pour elles en tant que classe de loisir par délégation. Mais l’honneur, en rejaillissant sur la femme, rejaillissait finalement sur l’homme.

La tenue vestimentaire masculine n’était pas en reste. Pour entrer dans une soirée mondaine, il fallait arborer le costume visiblement le plus coûteux, le plus inapte à tout travail manuel, comme les queues-de-pie, les smokings ou les hauts-de-forme. De plus, toute marque d’usure était vue comme déshonorante, prouvant par là même que vous n’aviez pas les moyens d’acheter un costume neuf. Force est de constater que ces sentiments perdurent largement aujourd’hui. Il en va ainsi de la mode, qui nous permet de prouver que nous avons les moyens de rester « tendance », en remplaçant inutilement nos anciens vêtements par de nouveaux. Et ce qui vaut pour les vêtements vaut également pour l’ensemble des biens de consommation courante, et surtout les objets de haute technologie.

En résumé, Veblen nous permet de comprendre qu’aujourd’hui, l’économie n’est pas mue par la nécessité de la satisfaction des besoins réels, mais par l’ardent désir de la classe de loisir de prouver sa supériorité via le gaspillage ostentatoire. Et la classe de loisir, au XXIème siècle, c’est la plupart d’entre nous, au moins dans les pays développés. La valeur d’usage des objets que nous achetons n’entre que faiblement dans notre volonté d’achat. Par exemple, nous préférons toujours un objet « fait main » plutôt qu’un produit identique sorti d’usine. A qualité égale, nous prenons soin de remarquer la légère imperfection due au travail manuel pour valoriser un objet au détriment de celui, pourtant parfait, produit industriellement. Et ce parce que cela nous permet de prouver que nous sommes capables d’acheter un objet cher simplement parce qu’il est cher, parce qu’il a nécessité le travail de beaucoup de personnes agissant en tant que classe de loisir par délégation en notre faveur.

En clair, la surconsommation actuelle dérive de l’esprit de compétition de la classe de loisir, sans cesse à la recherche de nouveaux gaspillages permettant d’intégrer la classe immédiatement supérieure. Jusqu’à il y a peu, on pouvait se contenter de sourire face à cet aspect de la vanité humaine. Après tout, même s’il est ridicule de se faire construire un yacht de 76 m juste parce que celui de son rival est de 75 m, cela ne nuit à personne. Tant que chacun a de quoi vivre et espérer accéder lui aussi à la classe supérieure, le système peut perdurer, et la consommation s’accroître à l’infini. L’accroissement des inégalités est certes choquant, mais il reste supportable tant que chacun peut espérer vivre décemment et éventuellement accéder à la classe qui lui est immédiatement supérieure.

Or, depuis quelques décennies, nous avons pris conscience que les ressources de la planète sont limitées, et que nous consommons déjà bien plus que ce qu’elle est en mesure de supporter. Par conséquent, il existe un maximum moyen consommable par habitant. Dans un gâteau de taille infinie, peu importe que certains se gavent. Mais si le gâteau a une taille finie, la gloutonnerie des uns diminue la part des autres. Accroître ses revenus sans limites, c’est s’accaparer une part disproportionnée des ressources naturelles, c’est nuire au reste de l’humanité. L’accroissement du niveau de vie des pays émergents, par ailleurs souhaitable, ne peut que gravement accentuer les catastrophes écologiques et climatiques à venir. Tant que la spirale de la surconsommation continuera, rien ne viendra freiner la destruction de la planète.

Par conséquent, il nous faut nous attacher avant tout à casser cette spirale. Et tout d’abord en fixant une limite à notre capacité de consommation, c’est-à-dire en fixant un revenu maximal admissible. En fixant ainsi une limite insurpassable aux classes supérieures, on limite le sentiment d’envie des classes qui leur sont immédiatement inférieures, qui réduisent ainsi leur consommation, influant à leur tour sur les désirs de la classe du dessous. Aucune classe n’acceptera de modérer sa consommation tant que les classes supérieures ne seront pas contraintes de faire de même. Cette limite doit être imposée non pas parce que nous reprochons quelque chose aux plus riches, mais parce qu’il s’agit d’une nécessité pragmatique de survie de la planète. Ce revenu maximal admissible doit également être couplé avec un patrimoine maximal admissible, ainsi qu’avec un héritage maximal admissible. En effet, si l’on veut briser la fascination pour l’argent, il faut nécessairement briser la capacité d’accumulation du capital de génération en génération.

Mais pour pouvoir faire accepter ces choix douloureux, il faut être en mesure de procurer à l’homme d’autres moyens de satisfaire son ego que par la rivalité pécuniaire. L’homme doit pouvoir tirer honneur et respectabilité par d’autres actions, par d’autres valeurs. Par exemple, la sobriété, la contribution au respect de l’écosystème, doivent pouvoir contribuer à la réputation sociale des individus. Mais il faudra tout d’abord commencer par diminuer la valeur accordée au gaspillage ostentatoire, à la surconsommation. Par exemple en commençant par l’éducation : le retour à l’uniforme obligatoire briserait largement la frénésie de la mode dans les collèges et lycées. Rappelons qu’aujourd’hui, un collégien qui n’est pas habillé à la mode se voit recaler parmi les « boloss », c’est-à-dire la classe la plus dégradante, tandis que les plus stylés sont glorifiés de faire partie de la classe des « swag ». La valeur donnée à un camarade de classe dépend entièrement son respect des codes vestimentaires en vigueur, donc de ses capacités financières. On pourrait également imaginer de réduire de manière drastique la publicité, de diffuser des messages incitant à porter moins d’importance aux marques, d’insister sur la durabilité des biens, etc.

De mon point de vue, tout ceci ne peut avoir de sens que dans une démarche globale, où les premiers touchés seraient les hyper-riches. Non pas pour les punir de quoi que ce soit, mais parce que leur mode de vie diminue la quantité de ressources naturelles disponibles pour le reste de la société. On me rétorquera qu’il leur suffira de s’exiler à l’étranger pour échapper aux fourches caudines du fisc. C’est exact. Tant que le capital sera libre de circuler sans entraves, les personnes pourront s’exiler avec leurs biens. Tant qu’il sera possible d’accumuler des richesses de manière illimitée, il sera impossible de les contrôler. La part située au-delà du capital maximal admissible doit être considérée comme appartenant à la société, c’est-à-dire à l’Etat. La limitation des ressources implique la limitation de la propriété privée.

Si nous ne devions retenir qu’une chose de ce bref exposé, ce serait celle-ci : pensons-nous que l’accumulation sans limite des richesses est compatible avec la finitude des ressources ? Et si nous répondons par la négative, ne devrions-nous pas en conclure qu’il est nécessaire de fixer une telle limite ? Qu’il faut briser la spirale de la surconsommation en déplaçant la satisfaction due au gaspillage ostentatoire vers une satisfaction due à d’autres valeurs ? Tout homme ressent le besoin de se sentir important, reconnu à sa juste valeur. L’essentiel n’est donc pas de brimer l’humain, mais de lui fournir une échelle de valeurs compatible avec la finitude des ressources.

Les concepts d’égalité et de fraternité ne peuvent s’épanouir dans un contexte de surconsommation où la richesse des uns diminue le niveau de vie des autres. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’appropriation des ressources naturelles par les uns diminue mécaniquement la part dont peuvent bénéficier les autres. Nous devons nous rappeler que la liberté réside dans la capacité à faire des choix. Lorsque les classes supérieures augmentent leur capacité financière, elles diminuent la capacité de choix des classes populaires.

Tout retour à l’équilibre ne peut se produire qu’en redonnant la prééminence de la valeur d’usage sur la valeur honorifique. Je le redis, la limitation des ressources implique la limitation de la propriété privée.

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